GAIA-X : comment l’Europe navigue dans les valeurs géopolitiques du cloud

GAIA-X : comment l’Europe navigue dans les valeurs géopolitiques du cloud

Ce marché du partage des données informatiques est dominé par quelques grands acteurs américains. Principalement AMAZON et MICROSOFT. Une manne estimée à 150 milliards d’euros par an, en croissance de 25 % chaque année. Est-ce une guerre perdue pour les européens ? La première bataille, certes oui, mais pas la guerre car le Cloud Computing ne pèse même pas encore 5 % de l’informatique mondiale. Bref, nous sommes un peu comme dans les années 1980, quand la téléphonie mobile était principalement utilisées les taxis et les militaires et que l’activité principale de NOKIA était encore la pâte à papier. Mais il ne faut pas trainer pour se mettre à la page.

Il ne faut pourtant pas espérer que GAIA-X donne lieu à un AIRBUS européen des données numériques qui détrônerait les géants américains. Et pour cause : c’est une norme, ce n’est ni une société ni même une technologie. Ce standard est une initiative allemande qu’a rejoint la France. En effet, elle répond à une double logique : politique, pour affirmer la souveraineté européenne ; et commerciale, pour permettre aux acteurs numériques européens de mieux se développer sur ce marché prometteur.

Sur le plan politique, GAIA-X peut apparaître comme une réponse au Cloud Act de l’administration américaine voté en 2018. Cette législation permet aux pouvoirs publics américains d’exiger des entreprises américaines le dévoilement des données de leurs clients, y compris celles stockées hors des Etats-Unis. L’impact de cette législation est d’autant plus important que les deux acteurs majeurs mondiaux actuels se nomment MICROSOFT et AMAZON. Établir une norme, dans le domaine du Cloud Computing, sert donc d’abord à affirmer sa souveraineté quant au partage des données : une structure de partage de données, souveraine et ouverte, basée sur les valeurs européennes.

Sur le plan commercial, il est important de noter que, si GAIA-X est une initiative politique, elle est portée, non pas par une technocratie européenne mais par un peu plus d’une vingtaine de groupes et instituts de recherche français et allemands. On y retrouve des grands de l’informatique comme SAP ou ATOS, des télécoms comme ORANGE ou DEUTSCHE TELEKOM mais aussi de grands utilisateurs potentiels du cloud computing comme BOSCH pour l’automobile ou EDF pour l’Energie. L’ambition est donc clairement économique car ce marché se chiffre en centaines de milliards d’euro.

GAIA-X : pourquoi faire concrètement ?

Alors en quoi consiste réellement GAIA-X ? Quelle est cet objet technico-juridique baptisé du nom de la déesse grecque qui unit la terre au ciel Uranos et aurait donné naissance aux Titans, eux-mêmes précédant les Dieux de l’Olympe ?

Tout en symbolique, le projet GAIA-X permettra, à terme, d’offrir une alternative aux infrastructures existantes américaines et chinoises, tout en garantissant un fonctionnement conforme aux règles et valeurs européennes. Le standard doit démontrer la pertinence de l’approche européenne en valorisant les bénéfices du « cadre de confiance » dans l’espace numérique. Pour cela, la norme GAIA-X articule plusieurs principes : ouverture, transparence, interopérabilité et confiance.

L’ouverture assurera l’intégration de l’ensemble des solutions Cloud actuellement proposées en Europe, mais aussi en dehors. Cela souligne la finalité internationale de ce projet.

La transparence garantira aux utilisateurs de connaître les standards et réglementations applicables à leurs données. Cela rejoint les obligations du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) en matière de données personnelles. Cela amorce une structuration des obligations de « transparence » dans l’espace numérique, quel que soit le type de donnée partagée. Un enjeu plus spécifique, mais primordial, concerne les entreprises européennes afin de leur permettre d’anticiper l’application des législations étrangères, et notamment le Cloud Act américain précité, pour ainsi pouvoir protéger leurs données sensibles ou stratégiques. À terme, les entreprises utilisatrices seront libres et en capacité de choisir le service le plus approprié à leur besoin.

L’interopérabilité garantira une totale portabilité des données au sein de cet écosystème, facilitant de ce fait le changement d’un service cloud à un autre, et accentuant donc la concurrence entre les fournisseurs.

Enfin, le principe de confiance renvoie à l’application du cadre RGPD dans le partage des données personnelles ou des ensembles dits « mixtes » (comportant des données à caractère personnel et non personnel). Cela constitue à la fois un marqueur de l’identité numérique européenne, et un vecteur de sa diplomatie digitale. C’est principalement là que réside la particularité européenne sur la scène internationale, qui fonde son approche sur la confiance du consommateur eu égard aux innovations numériques, afin de favoriser leur adoption et donc leur développement.

Ces quatre piliers – ouverture, transparence, interopérabilité, confiance – sont au cœur de la diplomatie numérique européenne qui promeut le respect des droits humains acquis par la méthode multilatérale, la bonne gouvernance de l’Internet et la sécurité dans le cyber-espace.

Sur un plan technique, les défis sont nombreux et complexes. En ambitionnant de fédérer différents services Cloud, la réalisation de GAIA-X impose l’élaboration de standards communs garantissant une complète interopérabilité et portabilité entre l’infrastructure, les applications et les données. Un cadre de certification et d’accréditation de ces services sera également nécessaire, tout comme la prise en compte dès le stade de la conception opérationnelle des normes de sécurité et de protection de la vie privée des données. Un défi d’interopérabilité technique d’autant plus complexe que les technologies évoluent sans cesse.

Le projet GAIA-X sera localisé à Bruxelles et prendra la forme d’une société de droit belge fonctionnant comme une association à but non-lucratif, travaillant en réseau avec ses membres, i.e. une structure souple et largement décentralisée.

Un attribut de la souveraineté, un marché potentiellement considérable, une normalisation complexe, des technologies évolutives… alors peut–on imaginer les acteurs européens rejoindre le groupe des leaders mondiaux du Cloud Computing après avoir loupé la première vague commerciale ?

L’approche européenne GAIA-X est positivement résumée par Peter Altmaier, le Ministre allemand de l’économie : il s’agit de « construire une infrastructure européenne (qui) représente un point de départ pour la construction d’un écosystème européen de la donnée. Les informations pourront ainsi circuler sans difficulté entre les acteurs économiques pour augmenter leur performance et créer de nouveaux services ».

Une ambition numérique basée sur le succès du GSM

Ambitieux certes mais pas onirique, comme l’a montré le succès mondial des industriels européens dans les réseaux de téléphonie mobile. Remontons le temps à la fin des années 1980 : la téléphonie mobile naissante se démocratise et est dominée par les américains, notamment le géant MOTOROLA qui pèse à lui-seul près de 80 % du marché mondial des réseaux de téléphonie mobile et impose sa technologie largement propriétaire.

C’est à ce moment que les européens, en fait les Français et les Allemands, rapidement rejoints par les scandinaves, lancent le GSM : Groupement Système Mobile, rapidement rebaptisé Global System for Mobile. Le GSM sera un formidable succès : une norme commune à tous les grands opérateurs, une norme ouverte et évolutive au sens où toute entreprise peut la mettre en œuvre ou y contribuer (y compris les américains), une norme qui respecte la confidentialité (cryptage de la voix et saut de fréquence), une norme qui permet l’interopérabilité entre les acteurs. Des principes fondamentaux que l’on retrouve largement dans GAIA-X !

La norme GSM a conquis l’Europe puis l’Australie puis la majorité des pays d’Asie – y compris la Chine – l’Afrique et même une grande partie des Amériques. Elle a été au cœur de la téléphonie mobile mondiale pendant plus de deux décennies avec les réseaux 2G, 3G, en partie 4G, et permis l’émergence des géants européens ERICSSON et NOKIA. Ils pèsent encore à eux deux près de la moitié du marché mondial des équipements de réseau de la très débattue 5G face au chinois HUAWEI.

A l’instar du GSM, GAIA-X est soutenue par les grands Etats et les principaux industriels européens et se veut une norme évolutive et ouverte sur le monde. Quand elle est utilement réalisée, la normalisation européenne fait régulièrement office de modèle international et permet de peser efficacement face aux modèles chinois et américains. Au-delà du GSM, le succès grandissant du système satellitaire Galileo ou du RGPD témoignent de la capacité des Européens à déterminer le cours du monde.

L’espace numérique, s’il a longtemps été oublié des priorités de l’Union européenne, fait désormais l’objet d’une attention particulière et d’initiatives ambitieuses comme le montre le paquet numérique de février 2020. GAIA-X agit donc comme catalyseur et révélateur de ces ambitions émergentes. Sa réussite, très attendue, concrétiserait l’affirmation de la puissance européenne à l’échelle internationale.

Nicolas Swetchine et Antoine Petel, Fellows de l’Institut Open Diplomacy

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